
Bulletin rose. Bulletin bleu.
Comment ont voté les femmes?
Où sont-elles dans la vie démocratique?
Imaginons un instant que les femmes votent désormais avec un bulletin rose et les hommes avec un bulletin bleu... (Ne grimpez pas tout de suite sur le Pont Jacques-Cartier, cest une plaisanterie).
Pourtant, à lheure dun mode de gestion publique qui, à linvitation du gouvernement du Québec, fait grand place à lAnalyse différenciée selon les sexes (ADS)1, personne ne semble sêtre demandé, depuis quinze jours, si les femmes et les hommes ont eu, devant lurne, le même comportement.
On a largement fait des analyses comparant les urbains et les ruraux, les gens de Montréal et ceux de Québec, les plus riches et les pauvres, les anglophones, les francophones et les allophones, les jeunes et les aînés, les gens instruits et ceux qui le sont moins, les patrons, les gens daffaires, les syndiqués, les fonctionnaires, les assistés sociaux, etc.
Oublié, toutefois, le facteur omniprésent dans toutes ces catégories et à tous les âges : le genre! Autant lon reconnaît que chacune des variables citées plus haut a une influence sur le vote, autant le sexe, cette petite chose intérieure ou extérieure, na pas sa place sur la palette des déterminants démocratiques.
Sans doute la citoyenneté des femmes est-elle trop récente pour quon lui accorde de limportance. Sans doute lengagement politique des femmes est-il encore trop marginal pour que lon se demande si le classique modus vivendi de la politique leur convient. Sans doute, enfin, labsence de questionnements sérieux sur une intégration réelle des compétences des femmes à la vie démocratique est-elle en grande partie responsable du cynisme ambiant.
Pressentant que certains verront dans notre raisonnement une oblitération de lexistence et des besoins des communautés culturelles et dautres groupes minorisés, nous ajouterons, au risque de nous répéter, que la vision de la société par la lunette des genres permet un éclairage sur lensemble des situations qui, dans tous les sous-groupes et à tous les âges, sont différentes entre les femmes et les hommes.
Le citoyen universel nexiste pas. Pas besoin de montagnes de statistiques pour comprendre que ce citoyen universel nexiste pas davantage à la naissance quà lheure de la retraite et face à lespérance de vie; pas davantage quil existe dans léchelle des revenus, devant les questions de santé et lors de lattribution des responsabilités professionnelles ou civiques dans les différents milieux. Le genre est actuellement la variable-clé de la citoyenneté. Mais, sauf exception, on ne le sait pas encore.
Parmi les exceptions, figure incontestablement le premier ministre Jean Charest qui vient de nommer le premier cabinet paritaire de notre histoire. Espérons que ce geste éminemment personnel fera école.
En fait, si ce 18 avril 2007 est à marquer dune pierre blanche, cest aussi quil donne un visage, pas si effrayant que cela, à légalité de fait. À cet égard, le Québec dispose de tous les atouts pour ancrer son leadership. Les volontés populaire et politique ainsi que la législation ont, depuis 40 ans, modifié les rapports de sexes, non seulement sur les plans légaux et formels, mais aussi plus largement dans lespace des valeurs. Ces mêmes valeurs qui font quil est bon vivre au Québec en 2007. En fait, la contagion des valeurs dites féminines est évidente à peu près partout dans la société.
Bien sûr, quelques bastions résistent encore. La politique est de ceux-là. Tôt ou tard, les milieux politiques (partis mais aussi gouvernements) devront pourtant concrétiser leurs discours dégalité. Pour accélérer lhistoire, il faudra intégrer les pratiques douverture qui permettront le rééquilibrage du pouvoir démocratique entre les femmes et les hommes. Et lon ne parle pas que dun rééquilibrage quantitatif, le qualitatif est aussi, sinon plus important, que le nombre.
La nécessité dun pouvoir moins bulldozer et plus concertatif se lit dailleurs dans le message envoyé par les Québécois et Québécoises le 26 mars. Joël de Rosnay décrit bien le changement anticipé. « Lintégration des valeurs féminines dans un monde de pouvoirs et de conflits créé par les hommes peut en effet contribuer à renouveler radicalement limaginaire politique.... Les valeurs féminines, susceptibles de sexprimer dans des réseaux, peuvent contribuer à rééquilibrer les actions de gouvernement, les décisions centralisées et les structures bureaucratiques. Elles apportent une nouvelle logique et une nouvelle culture pour préparer lavenir ».2
Mais nous nen sommes pas encore là. Depuis, quinze jours, le nombre de femmes élues à lAssemblée nationale a chuté. Bien sûr, il y avait davantage de candidates quà lélection précédente. Mais dans quelles circonscriptions? Contre quels ténors ou quelles vedettes se présentaient-elles? Et dans quels partis?
Loin de nous lidée dun électorat sexiste. Légalité entre les femmes et les hommes est, avec la préoccupation pour lenvironnement, lune des seules valeurs qui semblent faire lunanimité au Québec. Comme pour la protection de lenvironnement, les quelques clans ou individus qui résistent ont manifestement des prérogatives à défendre.
Comment ont voté les femmes le 26 mars 2007?
Bien sûr, on peut déduire que les femmes ont voté dans la même proportion que les hommes pour les partis en présence. Pourtant, même sans instruments de mesure patentés, dans notre milieu, certaines nuances simposent. Ainsi, on sait quaprès la défaite de Pauline Marois à la direction de son parti, de nombreuses femmes ont retourné ou déchiré leur carte au Parti Québécois. On sait aussi, notamment dans la région de la Capitale-Nationale, que parmi les auditeurs des stations de radio X, porteuses de plusieurs des idées de lADQ, une grande partie sont des hommes jeunes. Les sondages lont dit, les photos des manifestations lont montré. On sait aussi, que dans les rassemblements récents de Québec Solidaire, la sur-représentation des femmes était évidente.
Sans prétendre que ces observations peuvent mener à des conclusions, il nous semble quune étude plus approfondie des comportements démocratiques des femmes pourrait concourir aux changements dans lexercice du pouvoir qui semblent souhaités par tous.
Loin de vouloir coller des étiquettes bleues ou roses aux partis en lice, loin de nier que des constats différents voire divergents sont aussi possibles, nous émettons lhypothèse que les résultats des récentes élections sont éminemment teintés des visions des femmes. Il faut savoir les lire. Il faut surtout vouloir les lire.
Pourquoi est-il important dutiliser la lunette de lADS en ce lendemain délection?
Pour quatre raisons majeures : 1) plus de la moitié des électeurs sont des électrices; 2) parce que cette moitié délecteurs, qui sont des femmes, ont, entre autres, une tradition, des expériences et des besoins qui ne peuvent être assimilés sans distorsion à ceux du citoyen universel (le mâle); 3) parce que les caractéristiques propres à la vie de la plupart des femmes influencent leur vision de lexercice politique et démocratique, comme plus largement de lexercice du pouvoir; 4) parce quil y a, parmi les femmes, la moitié des leaders naturels qui tôt ou tard devront être assis à toutes les toutes instances décisionnelles.
Bilan des élections du 26 mars 2007

Élaine Hémond, directrice générale
Québec le 19 avril 2007
Texte publié le 23 avril 2007 dans la section Opinion du journal Le Devoir.
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