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Lettre au premier ministre Jean Charest
Pour une démocratie plus représentative
Comment sortir du prisme des partis politiques pour débattre de la représentation
de la population à l’Assemblée nationale? Lorsqu’on
est premier ministre, peut-on considérer la question d’un point
de vue fondamental, celui d’un démocrate qui s’interroge
sur la meilleure manière de rendre plus représentatif le gouvernement
qu’il a le mandat de diriger? Nous pensons que oui, et nous croyons
que vous souhaitez faire avancer la démocratie au Québec.
Pour la rendre plus représentative, ce n’est pas surtout la représentativité
des partis qui importe, mais bien la représentativité de la population.
Mettre l’accent sur la représentation des partis plutôt que
sur la représentation de la population, c’est porter attention
à ce qui refait surface à chaque élection… peu importe
le parti politique au pouvoir. C’est d’ailleurs l’enjeu premier
de la consultation en cours sur l’avant-projet modifiant la Loi électorale.
Bien sûr, ce choix s’explique. Toutefois, il est bien insuffisant
pour faire avancer la démocratie au Québec. Le débat n’est
pas le même lorsque l’on discute de représentation de partis
politiques et de représentation de la population. Dans le premier cas,
on s’attarde au mode de scrutin, tout en sachant qu’il n’y
a pas de mode scrutin qui soit bon en soi. Le meilleur est celui qui tend vers
un équilibre confortable, pour une société donnée,
entre la stabilité gouvernementale et la représentation de la
population.
Bien sûr, la question de la représentation de la population est
présente dans le débat actuel, mais de façon bien timide.
Par exemple, on affirme la nécessité d’une représentation
paritaire des hommes et des femmes à l’Assemblée nationale.
Cependant, si l’objectif est incontournable, les mesures proposées
montrent que l’on n'y croit pas vraiment. L’un des dangers pour
les Québécois et les Québécoises, et surtout pour
les élu(e)s, c’est de penser que la démocratie québécoise
se porte bien parce qu’on est tombé dedans lorsqu’on était
petit. La démocratie est fragile. L’histoire récente nous
l’enseigne. Nous sommes vigilants lorsqu’il est question des Droits
et Libertés de la personne mais nous oublions que notre démocratie
est imparfaite. Avec ses 32 % de députées, s’il était
listé au palmarès des parlements nationaux de l’Union interparlementaire,
le Québec se situerait au 15ième rang pour la représentation
des femmes à l’Assemblée nationale. Le Québec est
dépassé par les pays scandinaves, bien sûr, mais il se situe
aussi derrière plusieurs pays en développement, dont le Rwanda,
l’Argentine et le Mozambique. En fait, le Québec sera une démocratie
avancée lorsque, à l’Assemblée nationale, les hommes
et les femmes y occuperont un nombre égal de sièges. Mais comment
parvenir à accélérer l’histoire démocratique
de la société québécoise?
Que peut faire un premier ministre ?
D’abord, reconnaître que l’avant-projet sur la Loi électorale
vise, sans plus, à amoindrir la distorsion entre le pourcentage des sièges
qu’occupe un parti à l’Assemblée nationale et le pourcentage
des votes reçus. Cela, même si les quelques mesures touchant la
représentation des femmes peuvent être bonifiées pour influencer
les mentalités. D’ailleurs, le document de consultation le dit
bien. La présence des femmes à l’Assemblée nationale
tient à la culture politique et au mode de sélection des candidats
aux élections. Monsieur le premier ministre, lisez plutôt les mœurs
politiques s’y prêtent difficilement. Et la question devient : comment
rendre les mœurs politiques québécoises suffisamment démocratiques
pour que la population y soit représentée dans son essence même?
C’est bien aux mœurs politiques qu’il faut s’attarder,
et le débat actuel, comme la consultation en cours, ne le permet pas.
Il faut un débat spécifique. Un débat qui fera ressortir
la façon dont opèrent les différents filtres qui existent
entre la population et les élu(e)s qui la représentent et cela,
à partir de l’intention de faire de la politique en passant par
l’entrée effective en politique active à l’élection
comme député(e) ou comme chef de parti politique? Ce débat
devrait permettre de lever les tabous touchant, entre autres choses :
- l’attrait pour la politique active et le recrutement dans les partis
politiques;
- le syndrome d’illégitimité des femmes face à des
places qui leur seraient réservées pour rattraper le retard;
- la représentation paritaire des hommes et des femmes qu’on accepte
volontiers lors de consultations, mais pas dans un contexte de pouvoir politique;
- la difficile conciliation famille-travail qui, en fait, touche à la
fois les papas et les mamans;
- la perception des femmes uniquement dans leur rôle familial, comme si,
avec une espérance de vie de 82 ans, les femmes ne pouvaient en trouver
20 pour œuvrer en politique active;
- etc.
Ce débat devrait vous permettre d’identifier les conditions à
réunir pour faire avancer la représentation de la population à
l’Assemblée nationale et de prendre les moyens nécessaires
pour les mettre en œuvre.
M. le premier ministre, le démarrage d’un tel chantier sur la
représentation équitable des femmes à l’Assemblée
nationale vous amènerait à convier tous les démocrates
de ce pays à améliorer le bien le plus précieux pour une
société : la démocratie.
Claire Prévost-Fournier, présidente du Groupe Femmes, Politique
et Démocratie,
Élaine Hémond, directrice générale,
Esther Lapointe, Michel Umbriaco, Natalie Rinfret, Caroline Caron et Louisette
Hinton, membres du conseil d’administration.
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